Alphonse Dupront |

Comptes-rendus de séminaires

Enseignement 1967-1968,

Annuaire de l’EPHE, VIe section, 1968-1969, pp. 180-184

Histoire de la civilisation Européenne et psychologie collective

Directeur d’études : M. Alphonse. Dupront

Compte rendu d’enseignement :

Cette année encore, même sérieusement amputée, le travail du séminaire a poursuivi l’exploitation des recherches centrées autour des pèlerinages comme forme organique de la vie religieuse collective et populaire. Par discipline d’analyse, les travaux se sont limités à l’étude d’un certain nombre de diocèses français volontairement diversifiés, bien que, selon son propos premier, l’enquête dépasse les frontières pour rayonner sur l’Europe occidentale.

   

Quant à la conduite de l’analyse, un premier enseignement de méthode s’est progressivement accusé dans le développement de ce travail collectif. A côté du grand pèlerinage dont l’analyse externe est relativement aisée et peut parfois suffire à éclairer le complexe psycho-sacral sous-jacent, notre recherche retrouve avec rigueur jusqu’aux petits pèlerinages, si obscurs soient-ils, parfois même entrain de disparaître. Or, pour ces pèlerinages, petits ou grands, nous sommes en présence d’une part d’une littérature dévotieuse parfois fort abondante, en général affabulant selon l’imaginaire collectif le donné sacral de base, en transformant surtout l’expression soit à un niveau de communication moyenne, soit à celui d’une culture élaborée de clercs, d’autre part, l’enquête par questionnaires même personnalisés ne donne que des résultats fort fragmentaires et dont l’arbitraire d’ailleurs est parfois significatif. L’enquête sur le terrain enfin s’avère très difficile pour atteindre à ce qui vraiment nous importe, le fait sacral, caractérisé le plus souvent au niveau supérieur par le miracle et à un moindre niveau par la thérapie, fort activement pratiqué encore, mais le plus souvent cryptique ou honteuse.

   

Telles étant les conditions de l’information, l’analyse ne peut valablement s’approfondir que sur des territoires forts limités et, pour ce qui nous concerne, accessibles dans leur complexe secret par une manière d’intuition directe, donc autochtone. On ne saurait, à peine d’abstraction trop aisée, étudier les profondeurs du fait pèlerin sans une intime connaissance des conditions psycho-sociales dans lesquelles il s’exprime. D’où notre limitation rigoureuse à la France avant d’entreprendre avec les équipes européennes que nous avons pu constituer l’analyse en profondeur de la psycho-sociologie du pèlerinage dans d’autres pays de l’Europe occidentale.

   

L’un des principes de méthode qui s’impose de plus en plus à notre travail est de manifester le spécifique profond dans des cadres géographiques et humains déterminés, en l’occurrence pour nous les cadres religieux, plus que de nous établir trop aisément dans une description structurelle du phénomène, fort loin de découvrir ses secrets.

   

Quant aux enseignements provisoires tirés de notre recherche collective, deux apparaissent avec force :

  

1) L’un, déjà évident dans les travaux de l’an passé, est le débouché de notre enquête sur l’anthropologique. L’utilisation à des fins aussi bien temporelles que religieuses du donné cosmique ou miraculeux à l’origine du pèlerinage est donnée presque immédiate. S’en tenir là n’éclaire nullement ni l’aspect panique de la religion du pèlerinage ni l’étrange création dynamique qu’elle réalise jusqu’aux confins du « surnaturel ». Cette mesure ou cet exercice de la toute puissance du « naturel » social dans le pèlerinage fait le centre de notre étonnement attentif d’analystes.
D’où, outre que la prospection aussi minutieuse que malaisée des pratiques extra-liturgiques dans le pèlerinage, l’orientation très poussée de notre recherche sur le problème des Saints guérisseurs. Loin d’être une survivance, ceux-ci demeurent dans d’assez nombreuses régions de France le recours populaire le plus constant. Fait d’une telle ampleur et d’une non moins grande antiquité qu’il nous apparaît désormais de la plus grande importance de l’étudier dans une recherche pluri-disciplinaire qui tenterait d’éclairer le plus intensément possible ce procès d’auto-guérison sociale.
Trois aspects dans cet effort :

   

- Fixer par la prospection systématique d’une entière région tous lieux et pratiques de thérapie sacrale, - ce qui s’intègre organiquement dans le cadre de notre travail psycho-socilogique.

- Parallèlement, établir les transferts éventuels ou les concomitances saints thérapeutes/guérisseurs.

- Sur des cas particulièrement significatifs, tenter par le concours de recherches physico-chimiques, biologiques, psychiques et sociologiques, de cerner le mécanisme guérisseur.

   

2) L’autre enseignement concerne l’histoire. Le fait pèlerin est un phénomène à éclipses, et il est d’autre part des régions d’intensité du besoin pèlerin où les lieux de pèlerinage varient assez souvent, et comme se relayant les uns les autres. Aucune analyse des profondeurs sans une remontée historique suffisante. Dans le donné immédiat brut, nous nous trouvons en présence de l’association caractéristique suivante ; pèlerinage chrétien actuel/pèlerinage païen originel. Contre cette extrapolation sans doute juste mais trop vraisemblablement aisée, notre méthode se fait de plus en plus minutieuse, et rigoureusement intra-chrétienne d’abord pour rompre avec l’extrapolation habituelle. Très attentive ensuite à faire concourir le maximum d’informations pour tenter de reconstituer les continuités religieuses des pèlerinages d’un diocèse donné.
Mais toute remontée historique, riche d’incertitudes au-delà de la fin du xviiie siècle, et par contre assez sûre quant aux grandes masses de mutation, découvre l’intrication au demeurant naturelle entre pèlerinage et cultes ou dévotions aux saints. D’où le développement nécessaire, pour situer valablement les spécificités religieuses des pèlerinages dans une région déterminée, d’inventaires méthodiques des cultes de saints avec toutes particularités cohérentes, telles que pratiques non liturgiques, iconographie et les différentes représentations de l’image sacrale dans l’imaginaire collectif et l’art populaire.
Les conclusions ci-dessus présentées doivent orienter l’étape prochaine d’une recherche résolument empirique en ses attitudes, méthodique dans ses progrès et possiblement cohérente dans ses découvertes de la vie sacrale en l’âme collective.

Exposés des élèves et travaux pratiques :

M. Campbell : Le sacré dans la production cinématographique d’Alfred Hitchcok (thèse de 3e cycle) ; M. Aurigemma : analyse de quelques pèlerinages et cultes populaires en Italie du Sud ; M. Campbell : recherche d’une méthode pour l’analyse des représentations de la Nativité ; M. Daniel : Le journal latin des Missions du Père Julien Maunoir (thèse de 3e cycle). Comptes rendus d’enquêtes, en particulier dans les diocèses de Blois (Mlle Ferté) ; Chartres, Orléans, Périgueux et Saint-Brieuc (Mlle Ailleret) ; Avignon (M. Venard) et grenoble (M. Flandrin).

Exposés de conférenciers extérieurs :

Dom Billet, O.S.B. : Recherches sur Lourdes. La conférence prévue de M. de la Coste-Messelière, conservateur aux Archives nationales, sur Saint-Jacques de Compostelle, a dû être remise en raison des circonstances.

Activité scientifique du Directeur d’études :

Enquêtes en cours :

Enquête sur les pèlerinages en France et en Europe occidentale. Direction de la Recherche Coopérative sur Programme n°49 : sémantique historique et dépouillement des périodiques, xviie-xviiie siècles.

Congrès, conférences, missions scientifiques :

Organisation de recherches de sociologie du sacré à l’Université Laval à Québec. Conférence à l’Université de Laval : Des sciences humaines. Présidence de la 4e session d’histoire religieuse du Midi (Paix de Dieu et guerre sainte en Languedoc au xiiie siècle) au centre d’études historiques de Fanjeaux (Aude), avec conférence sur « Guerre sainte et chrétienté » (à paraître dans les Cahiers de Fanjeaux). Conférence à l’Ecole supérieure de Guerre : « De l’Occident : analyse de représentation collective ». Conférence au colloque de lexicologie de l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud : « Sémantique historique et histoire » (à paraître dans les Actes du colloque de lexicologie).

Publications :

L’acculturazione. Per un nuovo rapporto tra ricerca storica e scienze umane Giulio Einaudi ed., Turin, 1966, 134p. « Psico-sociologia del pellegrinaggio », in Studi Cattolici, numero monografico 89-90 (« Per una nuova pietà popolare »), Milan, août-septembre 1968, p. 675-680. « L’Histoire après Freud », à paraître dans la Revue de l’Enseignement Supérieur.

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